« Heureusement, il y a eu le vingtième Congrès ... » Rumeurs croisées des années cinquante. « La France doit à Staline tout ce que, depuis qu'il est à la tête du parti bolchevik, il a fait pour rendre invincible le peuple soviétique, et dans son Armée rouge, et dans sa confiance en Staline, l'homme qui disait que gouverner c'est prévoir, et qui a toujours prévu juste. » Louis Aragon, « Les lettres françaises », mars 1953. 10 septembre 1976: Cela faisait deux ans -oui, deux ans déjà... même un peu plus- que Jean Robidou avait publié dans « le réveil du Midi » son article resté fameux sur la vie à Montpellier pendant l'Occupation. Sa prestation d'alors n'avait pas peu contribué à l'essor de sa carrière journalistique. Aussi fut-il touché d'apprendre par une lettre de Suzie (une amie commune) le décès de Claude Aglaé de Lonthomon, qui fut à la source dudit article. Cette octogénaire au brillant passé de résistante avait impressionné Robidou par la lucidité de ses réponses, la précision de ses souvenirs, la force de ses convictions. Convictions - faut-il le dire? - que le jeune journaliste ne partageait pas.... En tout bien tout honneur, Jean Robidou, dit aussi: « le passeur de temps » ou « Tintin sans Milou » ne prétendait en rien connaître son interlocutrice au terme de leur courte entrevue. D'importantes « zones d'ombre » demeuraient dans son esprit; il se demandait avec étonnement pourquoi Claude Aglaé avait aussi peu fait parler d'elle après la Libération. En 45, et par la suite, de par ses antécédents, son autorité morale, son charisme, cette militante chevronnée aurait pu faire une carrière politique. Elle fut d'ailleurs candidate - avec un succès inégal- successivement aux élections législatives, cantonales, municipales... puis de guerre lasse elle renonça finalement à se présenter à quoi que ce soit. Quoi qu'il en fût, à partir de 1953, on ne trouvait plus trace d'elle sur les listes électorales du Parti. Quelque chose s'était passé. Mais quoi? Jean Robidou n'en savait rien. Quelle qu'en fût la raison, Claude Aglaé s'était ensuite uniquement consacrée à la gestion de son domaine viticole. On eût oublié jusqu'à son nom si sa fille Brigitte n'avait alors fait parler d'elle en tant qu'actrice, puis « sex symbol » des années cinquante. Mais cela, c'était une autre histoire.... 17 septembre 1976: Jean Robidou essuya les gouttes de sueur qui perlaient sur son front moite. Décidément, cet été torride n'en finissait pas. Il resterait fameux dans les annales, tant par l'ampleur de la sécheresse qui sévissait sur le territoire que par celle des rapports sociaux ambiants. L'inspiration lui manquait pour alimenter la rubrique nécrologique du « Réveil du Midi ». Eh bien oui, ça le saoulait d'intituler son futur article: « Une héroïne de la Résistance vient de nous quitter » et de caser là quelques banalités sur la fidélité de cette dame à ses engagements politiques. Bien sûr, personne n'y eût prêté la moindre attention. Cette année 76 avait tout de même vu disparaître Jacques Prévert et Nabokov, Goscinny et la Callas, Charlie Chaplin et Groucho Marx. Alors, Claude Aglaé de Lonthomon, je vous demande un peu.... Pourtant, ce chroniqueur sagace ne se résignait pas à passer sous silence une période obscure de l'histoire où quelque chose -il ne savait pas trop quoi d'ailleurs- l'intriguait. Comme un mystérieux trou noir eût fasciné ce curieux d'astrophysique. Robidou décrocha le téléphone et composa le numéro de Suzie au Comité du Tourisme: - Coucou, ma grande, c'est Jeannot à l'appareil. - Dis donc, mon p'tit gars, cela fait une paye que tu ne t'es pas manifesté! - Excuse-moi, Suzie, mais je mène un train d'enfer au journal. Je n'ai jamais une minute à moi pour souffler. Tu vois sans doute pourquoi je t'appelle? - La mort de « Madame Claude », je parie... elle me peine plus que toi... ça mis à part? - Justement... je voulais te demander... Sais-tu comment joindre Brigitte? - C'est-y que tu veux lui présenter tes condoléances? - Non. Enfin, si. En fait, je voudrais surtout obtenir une interview. - Ben, mon gars, tu ne manques pas d'air! Pourquoi tu n'irais pas interviewer le pape ou le président de la république, pendant que tu y es? - Ecoute, Suzie, je suis très sérieux. Il me faut ab-so-lu-ment un témoignage sur la vie de Claude Aglaé durant les années cinquante. Brigitte seule peut me le donner. - Puisque tu le dis...! Bon, tu as gagné, je te file les coordonnées de son impresario. Tente ta chance auprès d'elle, et surtout arme-toi de patience et bon courage! - Merci, Suzie, tu es un amour! 27 septembre 1976: Finalement, Brigitte de Lonthomon n'était pas si chochotte qu'il le croyait. Jean Robidou eut la surprise en ouvrant son courrier de trouver une lettre manuscrite de l'actrice. C'était bien le témoignage attendu... Cette lettre (postée à Saint Trop', comme il se doit) comportait même un luxe de détails inattendu de la part d'une femme qui n'avait pas précisément la réputation d'être écrivassière: « Cher Monsieur Robidou, Je suis désolée, absolument dé-so-lée, de ne pouvoir vous accorder l'interview que vous demandez. Où trouverais-je le temps? Mon agenda est plein à craquer, je mène une existence délirante, dingue, survoltée. Entre la « Mostra » de Venise, un tournage prévu la semaine prochaine à Cinecitta, le prochain congrès de la S.P.A., je trouve à peine le temps de me délasser quelques heures sur la plage ensoleillée, à ramasser coquillages et crustacés. Depuis le mort de Maman, c'est vrai, j'ai tendance à négliger l'hôtel de Lonthomon. Cette vieille bâtisse me donne vraiment trop de soucis. J'envisage de m'en défaire. D'ailleurs, lorsque je suis de passage à Montpellier, c'est toujours en coup de vent, pour m'occuper de la Fondation. Juste le temps d'aller voir ce que devient notre cher refuge de Maurin. C'est là que nous hébergeons les chats et les chiens abandonnés par leur maître, en attendant que quelqu'un veuille bien les adopter. Il y a beaucoup de cas de ce genre, croyez-moi! Décidément, les animaux sont moins décevants que les humains. Dans le regard de ceux que je recueille et soigne, il m'arrive parfois de lire au moins une lueur de reconnaissance. Mais là, je m'éloigne du sujet qui vous intéresse. Vous souhaitez, cher Monsieur Robidou, recueillir quelques souvenirs de ma part sur ma défunte mère, Claude Aglaé de Lonthomon. C'est bien volontiers que je vous livre ici le peu qui soit de nature à alimenter un futur article dans le « Réveil du Midi ». Auparavant, laissez-moi vous dire à quel point votre chronique de Montpellier sous l'Occupation, parue voici deux ans , m'a agréablement surprise. Trop souvent, les journalistes sont en quête de sensationnel, de détails morbides ou scabreux, quand ils ne cherchent pas uniquement à créer le scandale. J'en sais quelque chose, pour avoir été plus souvent qu'à mon tour éclaboussée par une certaine presse! Heureusement, avec vous, il n'en est rien. Vous avez mené sur les années 1942 à 44 une enquête honnête, lucide, courageuse. J'ai trouvé rafraîchissant qu'un jeune comme vous aborde sans a priori ni parti pris un sujet difficile, sur lequel, même aujourd'hui, les témoins qui demeurent ne s'expriment pas facilement. Encore une fois bravo pour ce travail!.... » « ....Au sujet de la période dont il s'agit, je ne trouve rien d'autre à vous dire que ce que Maman vous en a pur évéler. Mère n'emporte aucun secret dans la tombe. Du reste, elle avait horreur du sensationnel. Elle n'eût sans doute pas apprécié qu'on ouvrît sur elle une rubrique nécrologique. Il faut aussi vous dire, cher Monsieur, que je ne me trouvais pas à Montpellier durant l'Occupation. Si les choses avaient mal tourné, si le véritable visage de « Madame Claude » eût été découvert, le risque eût été grand qu'en tant que fille de résistante, je fusse arrêtée par la Milice ou par les Allemands. Dieu merci, il n'en a rien été. Jusqu'à fin 44, je demeurai bien à l'abri dans une famille d'agriculteurs en Lozère. Ils me traitaient comme leur propre enfant. J'y vécus des jours heureux entre l'aligot, le brame du cerf et la saucisse au choux. C'est là que j'appris à aimer la nature en général et les animaux en particulier. C'est aussi là, mais ce détail n'a guère d'intérêt pour vous, que je perdis mon innocence entre les bras d'un beau gars du village. Mais revenons aux choses sérieuses. Début 45, je retrouvai l'hôtel familial chamboulé par l'usage que vous savez. Malgré cela ? ou à cause de « cela » - Lonthomon demeurait (allez comprendre!) en bon état. « Maman retourna sans protester à la vie civile. Rappelez-vous, on manquait de tout à ce moment là. La priorité pour Claude consistait à s'occuper d'urgence du domaine viticole laissé quatre ans à l'abandon, la vente du vin ne rapportait pas grand chose. Bref, elle tirait le diable par la queue. Pourquoi seulement le diable, se dit-elle? Suzie, mon amie d'enfance, avait déjà trouvé la bonne réponse. Suzie, c'est une chic fille! Croyez-moi, questionnez-la plus souvent. Vous devez avoir un fameux ticket avec elle, tant elle s'est donné de mal pour vous recommander... Mon Dieu, que c'est bête, un homme!...» 27 septembre 1976 (un peu plus tard): Plutôt vexé de cette remarque, Jean Robidou s'interrompit dans la lecture de la lettre. Brigitte avait raison, la galanterie n'était pas son fort. Mais il n'allait tout de même pas laisser une actrice refaire son éducation sentimentale, fût-ce par correspondance! Puis il se ravisa, glissa dans la pochette quelques photocopies d'articles allant de 1950 à 1956 approximativement. Dans son dossier de presse, il était question de l'éviction du Parti communiste du gouvernement de l'époque, de la Guerre froide, de l'invasion de la Corée, du manifeste de Stockholm, de la déstalinisation. Tout cela lui semblait très lointain, très flou. Il avait tout au plus une dizaine d'années au moment des faits et s'intéressait plus alors à son jeu de Mécano qu'à l'actualité. Sa mauvaise humeur calmée, Robidou se dit que puisque sa copine du C.D.T. avait voulu lui rendre service, autant valait la remercier. Le téléphone était fait pour ça. - Allo Suzie... je te demande pardon pour la semaine dernière. La faute au stress, quoi! - Il a bon dos, ton stress. Enfin, c'est oublié, mon lapin! Au fait, tu as la réponse de Bri? - Oui. C'est même à toi que je la dois, si j'ai bien compris. Ah, tu m'as bien fait marcher, ma grande! - Bof! C'était juste la B.A. du jour.... au fait, ça me vaut quoi, ma B.A.? - Une invitation à dîner au « Jardin des Délices » . Au cas bien sûr où tu serais libre ce soir. - C'est selon. - Selon quoi? - Ben, mon travail au Comité. Avec ces cadences infernales, juge un peu. Quinze heures: j'ai vendu six billets de promenade-conférence dans l'Ecusson. Seize heures: il m'a fallu expliquer à deux touristes british que l'hôtel de Lonthomon n'est pas ouvert au public. Dix sept heures: un choriste de l'Armée Rouge en goguette m'a demandé de lui indiquer « un endroit où l'on s'amuse » à Montpellier. On n'en finit pas... - Tu n'as pas eu de peine à renseigner ton Popov, j'imagine...? - Non. Je l'ai branché sur le « Box Song », rue Lepic. Même qu'il m'a prié de l'accompagner. - Et tu lui as répondu....? - Par un « niet » . Cela n'entrait pas dans mon « troudodien » (temps de travail). - Et moi, j'entre dans ton troudodien? - Toi, ce n'est pas la même chose, gros bêta. Passe donc me prendre à six heures. 27 septembre 1976 (encore plus tard): L'itinéraire allant du Comité du tourisme au « Jardin des délices » passait par la rue Cope -Gambe et comportait donc une halte obligée au loft de Suzie. Ce fut d'abord l'habituel: « Je suis affreuse... il faut vraiment que je mette autre chose pour sortir! » (changement de décor à vue). Ensuite, le non moins rituel: « C'est le moment de sortir le grand jeu! » Il s'agissait du dossier de presse, Robidou pouvait enfin l'étaler. Lire une correspondance à deux et compulser des documents joue contre joue était pour lui nettement plus agréable que se livrer à leur étude en solitaire. Ce d'autant que les souvenirs de son intarissable copine recoupaient ses propres sources d'information. - Après la Libération, lui rappela Suzie, les filles qui travaillaient à l'hôtel de Lonthomon se sont dispersées. En ce qui me concerne, je n'ai jamais perdu le contact avec Madame Claude et nous avons gardé des liens d'amitié. Je me rappelle qu'elle ne manquait jamais une réunion de cellule du P.C.F. En tant que patriote et militante, elle souffrait de la méfiance générale qui sévissait alors envers les communistes. - O.K., Suzie. Il me semble qu'e lle avait signé l'appel de Stockholm contre et la guerre de Corée aux côtés d'intellectuels aussi prestigieux qu'Aragon, Picasso, Joliot-Curie. - Elle était de tous les combats! Claude Aglaé s'était même essayée à la critique d'art, comme l'avait fait avant-guerre son père Gétan. Mais elle, bien entendu, ne commentaitt que des oeuvres d'artistes engagés: Fernand Léger, Picasso... - Oui, j'ai trouvé dans les archives du journal deux articles de cette époque. L'un (écrit en 1950) concerne un tableau connu de Picasso: « Massacre en Corée » . Elle y voit une dénonciation de la guerre, en quelque sorte un « Guernica bis ». Même si l'agresseur américain n'est pas montré du doigt, Claude dit bien ici qui est l'agressé. Le second article est postérieur de trois ans au premier. Il s'agit d'un petit dessin -du même artiste- censé figurer Staline. Ce portrait fut rejeté par le P.C.F. parce que non conforme aux canons du « réalisme socialiste ».... - Ces considérations me dépassent! - Admettons. Qu'en pensait madame Claude, selon toi? - Rien, du moins rien de clair. En fait, elle a tergiversé. Dans un premier temps, je crois qu'elle n'était pas trop d'accord avec la position du Comité central. - Sans doute elle a du s'aligner sur Aragon. Au départ, le dessin avait été publié sous son patronage, mais il s'est lui-même déjugé, l'obéissance au Parti l'a finalement emporté. - Cela voulait dire qu'un artiste n'avait pas le droit d'être lui-même? - On peut dire aujourd'hui les choses comme ça! Mais Brigitte se souvient qu'à la même période aux Etats-Unis, on se livrait aux excès inverses, le Mac-Carthysme y sévissait à fond. Je te lis la suite de sa lettre, lorsqu'elle raconte ses débuts dans l'art dramatique: « Maman rejetait viscéralement « l'american way of life » , elle préférait diffuser « Pif le chien » plutôt que « Le journal de Mickey » et préférait le « Baume de la Comtesse » au Coca-Cola. Notez que ne l'ai jamais contrariée sur ce point.... Pendant ce temps là, je prenais des cours de théâtre. Avec une troupe de copains, nous avions monté « La guerre de Troie n'aura pas lieu » . Mère trouvait ce texte d'avant-guerre joliment écrit, mais ringard. C'est qu'entre temps, la guerre de Troie avait bel et bien eu lieu! Nous prîmes ensuite « Mère Courage » de Berthold Brecht. Du théâtre engagé, comme Maman l'aimait. Elle applaudit des deux mains à cette « chronique de la Guerre de Trente ans » , qui lui rappelait sa lutte récente. A l'inverse, Anouilh, que nous jouâmes par la suite, ne trouvait pas grâce à ses yeux. « Antigone » , écrite aux heures les plus sombres du pays, en 1942, lui était politiquement suspecte, elle donnait une image trop résignée. Ah! Ce prétendu « courage d'accepter la mort »! Mère apprécia tout de même en 1952 l'interprétation que je fis de Jeanne la Pucelle: « une alouette volant dans le ciel de France ». En lui reprochant toutefois d'être demeurée « entre les bras de l'Eglise », alors que justement cette dernière avait collaboré avec l'occupant. Ces interprétations, dont je lui laisse aujourd'hui la responsabilité, je les jugeais alors abusives. Sans doute suis-je la seule femme de la famille à n'être pas marquée « à gauche ». Il faut vous dire aussi qu'en 52, j'étais amoureuse. Je venais de rencontrer le jeune réalisateur Jo Rivedam, l'espoir du cinéma français. Nous ne perdîmes pas de temps en préliminaires. « La Vérité » devait bientôt sortir du puits, dans la tenue que vous savez. Ce fut ma « lune de miel ». Suzie interrompit la lecture: - Ce que Bri te dit entre les lignes, c'est à quel point elle fut profondément blessée par certains commentaires de « la Vérité » parus dans la presse en général et ton journal en particulier... - Je veux bien te croire. J'ai sous les yeux une critique signée de Claude Raumiac, qui vaut son pesant de cacahuètes: « Le narcissisme délirant de Melle de Lonthomon comme la complaisance du scénariste-réalisateur Jo Rivedam ont dépassé toute mesure. Il ne s'agit plus à présent de poses suggestives. Tout est montré de ce corps continûment offert. Que penser d'un mari, fût-il metteur en scène, qui expose ainsi l'anatomie de son épouse une heure et demie durant... » - Moi, je n'en pense que du bien, à côté de ce qui se fait aujourd'hui... laissons cela! Je vois poindre ici le sujet qui t'intéresse. Reprends la lecture, s'il te plaît: « Un certain jour de 1953 ? c'était le 5 mars, j'ai bonne souvenance, - ma mère m'apparut le visage décomposé. -« Que se passe-t-il? » lui demandai-je alarmée. - « Père est mort! ». - « Qui cela? » - « Joseph! » Sur le coup, je ne compris pas bien. Jamais, jusqu'alors, Maman ne m'avait parlé de mon père. Pour moi qui pouvais me croire née de l'opération du saint Esprit, il eût été plaisant qu'il s'appelât Joseph. Mais ma mère n'était pas ce jour-là d'humeur à plaisanter.- « Le petit père du peuple n'est plus », fit-elle. Car il s'agissait ni plus ni moins que de la mort de Joseph Vissarianovitch. Staline, bien sûr, qui d'autre? Cette funeste nouvelle venait d'être annoncée à la T.S.F. » - Tel était donc l'évènement qui bouleversa tant Claude Aglaé, fit Robidou. Dans un premier temps, pas longtemps en fait, le « Vojd » (Guide) fut pleuré du monde communiste. Les plus optimistes se réjouirent du « printemps Malenkov » qui s'ensuivit. Pour eux, après des années de dictature implacable, une certaine détente semblait s'annoncer en Union soviétique. Rares étaient ceux qui avaient remarqué à l'arrière-plan de la photo de Staline sur son lit de mort un petit homme rondouillard: Nikita Khrouchtchev. Il devait faire bientôt parler de lui, celui-là! Dès le 10 mars, donc au lendemain des obsèques du « Vojd » , Beria, maître de la police, amnistiait un million de condamnés politiques en Russie. Trois mois plus tard, il était lui-même arrêté et exécuté. L'épuration commençait. Mais qu'en dit Brigitte? « Je passe vite sur des évènements que vous connaissez sans doute mieux que moi. Ce qui vous intéresse ici je pense, c'est la représentation que pouvait s'en faire Maman. Au risque de vous décevoir, j'avouerai qu'elle ne manifesta pas sur le moment de réaction particulière. Au moins jusqu'au vingtième Congrès. Donc, seulement trois ans plus tard....» - Le vingtième Congrès? demanda Suzie qui s'y perdait un peu. - Oui, celui qui se tint une fois Khrouchtchev parvenu au faîte du pouvoir, reprit-il. La nuit de 24 au 25 février 1956, il avait dénoncé dans un rapport dévastateur les crimes du Stalinisme. Pour le monde entier, ce fut un véritable séisme! - Si tu cherches vraiment à savoir, intervint Suzie, ce que représentaient pour une militante communiste comme Claude les « révélations » dont il est question, je te donne tout de suite la réponse: elle mit le « rapport Khrouchtchev » au panier sans en croire un seul mot. Pour elle, c'était un document partisan, de pure opportunité politique, un bon prétexte en somme à la « déstalinisation » du régime et aux purges qui s'ensuivirirent. - D'autres y voyaient un peu plus plus clair, rétorqua Robidou. Pour moi, je n'ai pris conscience de toute l'horreur du stalinisme que plus tard, en 62, en lisant « Une journée d'Ivan Denissovitch » . Soljenitsyne a dit « de l'intérieur » toute la vérité sur le Goulag, il y parle en connaissance de cause de la dénonciation, de la torture, de la dissidence traitée comme une maladie psychiatrique... En U.RS.S., la diffusion de son oeuvre eut lieu sous le manteau! Pas étonnant! Soljenitsyne était catalogué là-bas comme un auteur « révisionniste », c'était le valet du Capitalisme! - Même en sachant tout ça, Claude ne s'est pas rendue à l'évidence! D'ailleurs, me disait-elle, en admettant que ces abominations -qu'elle tenait pour des calomnies- eussent une réalité, elles appartenaient déjà au passé. Parce que le vingtième Congrès (comme tu dis) avait tout changé! - Et comment donc! La répression soviétique en Hongrie, l'effusion de sang, les vingt mille morts de Budapest se situent à la fin de cette même année 56. Mais laissons Brigitte conclure, allons jusqu'au bout de sa lettre. Et hâtons nous après cela de rejoindre le Jardin des délices, de peur que notre dîner ne refroidisse! « Ah, ce vingtième Congrès, s'il n'avait pas eu lieu, il faudrait aujourd'hui l'inventer. Après la repentance il représentait l'absolution. Après la contrition, sincère ou non, c'était la rédemption de tous les péchés. Après une vie de turpitudes, le « consolamentum » qui faisait de vous un « Parfait » . Cher Monsieur Robidou, tout le monde n'a pas la chance d'avoir eu comme moi une mère communiste. Par la suite je suis devenue une actrice, un « sex symbol » . Vous-même êtes promis, j'en suis sûr, à un brillant avenir journalistique. Alors, ne jugeons pas trop vite, ni vous ni moi! Lorsque, ma dernière heure venue, je me présenterai devant saint Pierre, avec pour seuls défenseurs: le chats, les chiens et les bébés phoques, je sais d'avance que le Vicaire du Christ me regardera de travers, en agitant ses clés d'un air dubitatif: « Voyons, ma belle, vous avez pas mal défrayé la chronique et rôti le balai jusqu'au manche... est-ce bien raisonnable, tout cela? Dois-je vous laisser entrer en Paradis? » Et moi, je répondrai: - « Bon saint Pierre, il est vrai que j'ai beaucoup péché. Mais depuis, il y a eu le vingtième Congrès! » Et là, je suis sûr qu'il me laissera passer. Bon, je bavarde, bien sûr je me laisse aller. Depuis un moment, la maquilleuse me fait de grands signes, il faut que je me prépare d'urgence au prochain tournage. Bye, je vous laisse, jeune homme. J'espère que les éléments que je vous ai fournis sur les années cinquante à Lonthomon sont de nature à éclairer votre lanterne. J'espère aussi que vous aurez pris plaisir à me lire et que vous ne me tiendrez plus, comme d'autres journalistes, pour « une ravissante idiote » . Mon « truc »? Il est tout simple. Pour rester ravissante, un bon lifting. Et pour ne pas mourir idiote, deux heures d'atelier d'écriture tous les lundis. Bonne chance, bon courage et portez vous bien. Brigitte de Lonthomon.
23 March 2008, 3:51 pm