Rumeurs : Villiers-le-Buzz

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Rumeurs : Villiers-le-Buzz

La rumeur. Elle se répand comme un venin. Avant même de connaître les faits, chacun a son sentiment, son opinion. Puisant dans la réalité ce qui vient conforter sa thèse. L'inventant au besoin. La rumeur qui corrompt, la rumeur qui corrode... C'est peut-être l'aspect le plus effrayant des événements de Villiers-le-Bel, après bien sûr, la mort des deux gamins. Ce soupçon généralisé sur la parole de l'autre. Les flics mentent, forcément. Les journalistes, vendus au pouvoir, mentent également. La Procureur, aux ordres, par définition, couvre la bavure. Elémentaire, mon cher Watson! Qu'importe que les témoignages ? au moins trois - corroborent la version des policiers. Qu'importe encore que les pompiers aient déclaré que l'équipage de la voiture s'est retiré après qu'eux-mêmes aient pris en charge les deux blessés. Eux aussi mentent. Solidarité des uniformes. Qu'importe enfin que les analyses réalisées cet après-midi confirment la thèse de l'accident. Ils sont nombreux à ne vouloir voir, dans cette concordance des faits, qu'une conspiration pour couvrir une bavure. La meilleure preuve de son existence étant justement qu'on ne puisse la démontrer. Appelons ça le syndrome Thierry Meyssan, vous savez, celui qui explique qu'aucun Boeing ne s'est abattu sur le Pentagone. La vérité est occultée ! Rien ne semble pouvoir ébranler cette conviction. Et ce phénomène déborde largement les cités de Villiers-le-Bel, et des banlieues en déshérence. Sur le net, y compris dans les commentaires de ce blog, beaucoup accusent. Sans aucune précaution. Au mépris même de toute logique, de toute cohérence. Un déchaînement. Comme une revanche de la présidentielle perdue. Hier, un blogueur spéculait à partir d'un cliché du véhicule de police. Sans se poser un seul instant la question de savoir s'il avait été dégradé par la foule ou déplacé. La scène de l'accident est pourtant restée sans surveillance plusieurs heures. Nul besoin d'être un spectateur attitré de la série des "Experts" pour deviner que bien des indices ont été altérés. Sans doute ce blogueur a-t-il fini par avoir des doutes, puisqu'il a retiré son billet après avoir accusé l'auteur de ces lignes de tous les maux. Un autre blogueur parlait, lui, de « meurtre avéré », citant à l'appui de sa thèse, le témoignage d'un riverain rentré chez lui après les faits et rapportant les rumeurs de la cité... J'ai pas vu, mais j'en ai entendu causer! Derrière ce décrochage général, cette perte de sens commun, il y a évidemment tous ces comportements policiers jamais ou mal sanctionnés. Trop longtemps la justice a fait preuve de mansuétude envers les képis qui déshonoraient leur mission. Trop longtemps encore, la hiérarchie a toléré dans ses rangs des incapables ou des alcooliques. Mais cela ne suffit pas à faire de tous les flics des assassins. Des prédateurs qui n'auraient d'autre but que de casser du jeune. C'est comme si l'on réduisait les millions d'habitants des quartiers populaires aux quelques centaines de connards à capuche qui cassent, brûlent, dealent ou violent. Ce discours-là, on ne veut pourtant pas l'entendre. L'affectif submerge tout. Epaulé par un déterminisme social caricatural, hérité de Mai 68 et ses dérives structuralistes. Dans les années 70, ces ?illères idéologiques ont fait des ravages du côté de Bruay en Artois. Les maoïstes de l'époque avaient accusé, à tort, un notaire d'être le meurtrier d'une jeune fille issue d'un milieu ouvrier, simplement parce qu'il « mangeait de la viande tous les jours ». Coupable d'être d'abord un ennemi de classe, il ne pouvait être qu'un criminel. C'est la même dialectique, à fronts renversés, qui est à l'?uvre. Les jeunes des cités sont des victimes. Quoi qu'ils fassent, quoi qu'ils disent. Dans cette représentation du monde, il n'y a bien sûr, plus de place pour le hasard, l'imprévu, l'accident. Deux jeunes meurent en percutant un véhicule de police, ce ne peut être un accident. Allo Mulder, allo Scully, bonjour David Vincent. Les plus acharnés dans ce registre sont d'ailleurs les plus éloignés géographiquement des quartiers en question. Comme s'ils quêtaient là quelque rédemption, pétris d'une culpabilité que ne désavoueraient pas des catholiques ? rien d'étonnant dans un pays où l'empreinte culturelle chrétienne demeure vivace, quoi qu'on en dise. Le "Djeun" de la cité, dans cette fantasmagorie, tient le rôle du bon sauvage de Rousseau. C'est la société qui le rend méchant. Lui est pur. Ah, culture de l'excuse, quand tu nous tiens. Disons- le tout net, cette posture fait injure à tous ceux ? et c'est l'immense majorité ? qui tentent de s'en sortir sans casser, dealer, voler piller. Cette armée, qui chaque jour se met en marche pour s'arracher à son océan de pauvreté et de misère. Dans le respect de la loi commune, fut-elle ressentie comme injuste. Le déterminisme social n'est pas tout. Nous sommes certes le produit d'une culture, d'une époque, d'un lieu, d'une situation sociale. Mais nous choisissons aussi d'être ce que nous sommes. C'est ce qui fait que certains deviennent des salauds quand d'autres sont des héros. On me pardonnera, ici, de renvoyer à Sartre. Nul pédantisme. Mais à bien considérer le fumeur de Boyard, ce fut peut-être le seul intellectuel de gauche à soutenir, que, quelles que soient les circonstances nous restions responsables de nos choix. Bien sûr, il est plus facile d'envisager l'avenir depuis Neuilly sur Seine plutôt que Neuilly plaisance, de la terrasse du Fouquet's plutôt que de l'esplanade Karl Marx ou l'avenue Maurice Thorez . Et je ne dis rien du pont supérieur des yachts maltais... Il n'empêche. Aucune situation d'exclusion ne peut excuser les violences des deux dernières nuits. Car elles détruisent d'abord les infrastructures et les biens des plus pauvres. Ce n'est jamais l'avenue Montaigne ou la rue Faubourg Saint-honoré qu'on ravage. Appelons un chat un chat. Des voyous ont affrontés la police. Non pour se venger d'une bavure que tout infirme, mais pour goûter le frisson de l'émeute. Ce n'est pas la jeune garde qui descend sur le pavé, encore moins la revanche des meurt de faim. C'est la pègre des cités. Les jeunes, ce sont tous ceux qui dans les associations, les clubs de sports, à l'école, dans leur job de merde quand ils en ont un, se démènent pour changer, individuellement ou collectivement leur sort. Tous ceux qui restent dans les clous malgré la tentation permanente de la délinquance. La responsabilité des gouvernements depuis 30 ans est immense. Ecrasante. S'il y a crime, alors il est là. Dans cette relégation sociale qui est la négation, au quotidien, de la République et ses valeurs. Au mieux, on a fait du saupoudrage social. Un peu d'argent pour les associations, histoire de maintenir le calme, de faire refroidir la chaudière lorsqu'elle monte trop vite en température. Ce n'est pas de cela dont il besoin, même si , à tout prendre, c'est mieux que rien. L'intégration, la mobilité sociale, la dignité, cela passe d'abord et surtout par un boulot. Il n'y a que le travail qui puisse éradiquer la misère et la violence. Le reste n'est que démagogie. Quelle force politique portera ce combat ? La réponse se fait attendre, hélas. Ce pourrait être le fonds de commerce d'une famille qui s'appellerait, disons? la gauche. Mais c'est un autre débat. Est-ce, avec Villiers-le-Bel, novembre 2005 qui recommence ? Les nuits prochaines nous le dirons. Mais qu'on ne s'y trompe pas. Toute concession faite aux casseurs, tout atermoiement sera un coup de poignard dans le dos de ceux, qui, dans ces quartiers subissent, au quotidien, leur tyrannie. Il est temps de regarder le monde en face.

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