Scoop : La dictature du moi-je, le livre d'Eric Decouty

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Scoop : La dictature du moi-je, le livre d'Eric Decouty

Marianne2.fr publie des extraits de l'ouvrage du journaliste du Figaro Eric Decouty, l'auteur du scoop sur l'UIMM. Vous ne le savez pas mais vous connaissez tous Eric Decouty. Ce journaliste du Figaro a révélé le scandale des caisses noires de l'UIMM, pour lequel l'enquête policière se poursuit actuellement. Or, il n'est pas indifférent que cet enquêteur au long cours fasse part au public, dans un livre de colère et un peu de désespoir, des difficultés du journalisme contemporain. Eric Decouty nous raconte comment, insidieusement, les « vrais gens » ont remplacé les lecteurs, les téléspectateurs, et même les journalistes lors de la dernière campagne présidentielle, rythmée par les soirées de TF1 « J'ai une question à vous poser », dans lesquelles les journalistes étaient assignés à une place résiduelle. Les vrais gens? La formule date en réalité d'une douzaine d'années. Je me souviens personnellement que, la première fois que je l'ai entendue, c'était dans la bouche d'Agathe Sanson et de Véronique Guillermo, les communicantes du Président Chirac et du Premier ministre de l'époque, Alain Juppé. Les deux valeureuses avaient alors fort à faire avec la grève la plus massive depuis mai 68, celle de novembre-décembre 1995. Devant la force du mouvement, Matignon se prévalait alors du soutien supposé des « vrais gens ». Qui étaient-ils ? Il n'était pas difficile de le deviner : les sondeurs commençaient alors à diffuser un « nouveau produit », les études qualitatives. Au lieu d'interroger les Français par des questions fermées, les pros du sondage organisaient une réunion de panel en faisant librement parler des groupes de Français. L'étude aboutissait à de nouvelles synthèses, plus complexes sur l'atmosphère sociale, qui étaient censées faire apparaître le sentiment profond des différentes catégories de Français interrogés. Nul doute que pour composer le plateau de « J'ai une question à vous poser », l'institut qui a travaillé pour TF1 a utilisé la même méthode. Eric Decouty tente de faire un lien entre tous les éléments a priori distincts qui recomposent le paysage médiatique : la pression du marketing et de la pub, les consignes des managers de journaux de faire court et simple, la montée en puissance de la presse gratuite, la puissance des actionnaires industriels dans les médias. Ca donne un bon livre, et aussi un cri d'alarme : si vous, les lecteurs, et nous les journalistes restons inertes devant le processus en cours, c'est une part de la démocratie qui disparaîtra. Philippe Cohen La dictature du Moi-Je ! ? Les « vrais gens » au pouvoir , Plon, 177 p, 18 ?. En vente le 2 novembre 2007. Extraits de La dictature du Moi-Je! Ils ont bouté les journalistes hors des plateaux de télévision, pris le contrôle éditorial des grands journaux et mis à leurs pieds des politiques enthousiastes et complices. Qui? Jules, Germaine, Samuel, Robert ou Samira. Boucher-charcutier, retraitée, chômeur ou cadre sup à Paris, Béthune, Neuilly-Plaisance ou Bessines-sur-Gartempe. Des vraies gens! Des perles rares, disponibles à tous les coins de rue. Ils ont la science infuse. Ils décrètent, pronostiquent, blâment, encensent les affaires du pays. Leur parole vaut de l'or. Elle incarne le triomphe de la société civile sur les puissants. C'est la revanche du citoyen sur les politiques, les financiers, les patrons, les magistrats, tous ceux qui l'ont trop longtemps mis à l'écart. Alors le quidam savoure son heure de gloire. Pensez : la fin du politique, le triomphe des promesses de bazar, l'installation d'une dictature de proximité, de bon et honnête voisinage... Un rêve! Le désir, le fantasme d'un monde, en tout cas d'une France, sans journalistes et sans intellectuels. Où la majorité silencieuse s'octroierait enfin la parole jusqu'alors monopolisée par des penseurs abscons et des questionneurs malveillants. Un soir de février 2007, sur le coup de 21 heures, ce rêve prit corps pour la première fois. Ce soir-là, sur un plateau de télévision, cent Français tétanisés mais triomphants sont venus saisir de leurs problèmes le futur chef de l'Etat. Des Français accablés par les difficultés de garde d'enfants, les remboursements de soins dentaires ou l'impossible accession de certains lieux aux handicapés. Point de journaliste à l'horizon, ou bien alors confiné dans le strict rôle de la potiche court vêtue des jeux télé. Si elle n'avait rappelé un temps préhistorique, l'émission aurait aussi bien pu s'appeler «Réponse à tout, avec Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal». TF1 reléguait ces derniers avec leur consentement épanoui en faire-valoir de citoyens dûment sélectionnés, triés, panélisés pour un show cathodique intitulé «J'ai une question à vous poser». Une sorte de «Star Academy» de la politique dont l'objectif était moins de désigner le maillon faible des prétendants à la magistrature suprême que de célébrer les vraies gens. TF1 ou le royaume des vrais gens Le premier rendez-vous fut un succès pour Nicolas Sarkozy et TF1 avec 8,2 millions de téléspectateurs. Le deuxième, avec Ségolène Royal, fit encore grimper l'audimat en réunissant 9 millions de gens sans que l'instrument de mesure d'audience distingue les vrais des faux. Quant au fond, il n'est qu'à relire les questions pour mesurer l'ampleur du débat. Nicole : «Les remboursements sont de plus en plus faibles pour les lunettes. Pourtant, nous ne les portons pas par coquetterie. Même chose pour les prothèses dentaires... Que comptez-vous faire?» Damien : «Beaucoup de jeunes couples ont de plus en plus de difficultés à acquérir un bien immobilier. Qu'est-ce que vous comptez faire?» Elisabeth : «Je suis viticulteur, je voudrais savoir si vous avez des mesures concrètes pour nous soutenir?» Frédéric : «Pourquoi ne pas poursuivre les parents qui sont coupables de faux témoignages et d'allégations mensongères de pédophilie?... Et je sais de quoi je parle...» Patrick Poivre d'Arvor : «A chaque fois, n'hésitez pas à nous parler de votre expérience...» Agnès : «Je suis femme au foyer, j'ai cinq filles. Quelle est votre position sur les mères au foyer et surtout les familles nombreuses'...» Dalila : «Que comptez-vous faire pour les familles monoparentales? Quant à ma mère, elle a eu quatorze enfants. Est-ce que vous pouvez faire quelque chose pour que sa retraite soit plus élevée?» Sauveur : «J'ai un ami qui a quarante-deux ans et souffre d'un cancer de l'?sophage. Il a envie de retrouver une activité. Comment peut-on aider cette personne?» Jessy : «Serait-il possible que les politiciens français ou Bruxelles arrêtent de décider les dates d'ouverture de la chasse? Personne ne s'y connaît mieux que les chasseurs eux-mêmes.» Et alors que Ségolène Royal, la larme à l'?il, va poser sa main sur l'épaule d'un malheureux en fauteuil roulant, Nicolas Sarkozy conclut son émission : «Je veux être un président qui gouverne ensemble avec les gens.» Pas n'importe quels gens, les vraies. Certes, nul ne peut faire grief à un électeur de demander à un candidat ce qu'il fera, s'il est élu, pour améliorer son sort. Mais ériger dans le plus grand média, et à l'heure de plus grande écoute, une poignée de citoyens ? sur la base de la sélection pseudo-scientifique d'un institut de sondage1 ? en représentants de la société française et en faire les porteurs de ses questionnements relève au mieux de la démagogie, au pis de la manipulation de masse. La responsabilité n'incombe pas au sondeur, marchand de panels répondant à la demande de TF1. Encore moins aux vraies gens propulsés sans bien comprendre devant les caméras et dont environ la moitié, lors de chaque émission, n'ont pu poser la question qu'ils avaient préparée. Ni les heureux interrogateurs qui ont pu le lendemain mesurer le dérisoire et la brièveté de la notoriété télévisuelle, ni les frustrés de cette gloire éphémère, n'avaient demandé à jouer aux interviewers. Ils ont simplement accepté de mettre le débat démocratique au ras du comptoir. Il serait encore trop simple de railler TF1 et cette seule émission parmi la multitude d'émissions semblables qui encombrent les chaînes de télévision et de radio. Il serait enfin réducteur de voir ainsi traduite la simple volonté de Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, démagogues classiques venant «dialoguer en direct avec des Français». Caricaturale et symbolique de la prééminence des vraies gens, l'émission n'est, en fait, que l'illustration d'un processus d'affadissement médiatique et de paupérisation du discours politique. Le mortel dévoiement de la démocratie. L'opinion publique est devenue un populisme Ce dévoiement est le résultat d'une lente dérive. Celle qui vit l'idée de souveraineté populaire, apparue dès le XVIe siècle puis défendue par Jean-Jacques Rousseau, glisser vers la notion d'opinion publique. Les dirigeants politiques français l'ont bichonnée. Ils ont commencé à s'enquérir de cette opinion publique pendant la Première Guerre mondiale en donnant mission aux Renseignements généraux de mesurer son moral. En d'autres termes, de la surveiller. Puis tous les gouvernants du siècle passé ont cherché à la conquérir, en voulant gagner ses suffrages dans les démocraties ou en s'efforçant de la convaincre par la propagande dans les dictatures de toutes sortes. Une opinion publique triomphante que les instituts de sondage, marginaux et sans grands effets au lendemain de la Seconde Guerre, ont progressivement modifiée à partir des années 1960. Comme l'écrit l'historien Jean-Pierre Rioux1, «l'opinion publique est devenue un populisme». Le peuple incarné à travers les figures comptables des sondages et censé représenter, comme l'écrivait Hobbes, «une certaine personne à laquelle on peut attribuer une seule volonté et une action propre». Ce peuple fut ainsi séduit par Jacques Chirac en 1995 à coups d'images marketing et d'expressions fortes et consensuelles, telles que la «fracture sociale» ou la «lutte contre l'exclusion». La dérive de l'opinion publique est allée plus loin. Aujourd'hui, les sondages ne se contentent plus d'examiner son état général comme un médecin de famille, mais prétendent mesurer chaque jour chaque préoccupation, pareils à une nuée de spécialistes fournissant un monceau de diagnostics. Car les résultats, erratiques, contradictoires et le plus souvent abscons, sont amplifiés et assenés par des médias. Aujourd'hui, la conclusion d'un sondage a valeur de vérité suprême. Nulle émission n'a mieux illustré cette mutation que celle de TF1 : l'opinion publique est devenue une accumulation d'intérêts personnels. L'ensemble de la campagne pour l'élection présidentielle de 2007 a consacré cette ultime dérive démocratique. Elle a liquidé les questions de fond, éludé les sujets fondamentaux au profit des préoccupations catégorielles, souvent individuelles. Les candidats se sont évertués à demeurer au plus près des préoccupations immédiates et quotidiennes des électeurs, rajoutant chaque semaine des pages à leurs catalogues de propositions : ils avaient compris que le vainqueur serait celui qui satisferait le plus grand nombre de moi-je... Pour ce débat démocratique-là, les candidats ont été à la hauteur. Les médias aussi, relayant les discours politiques simples qu'ils affectionnent auprès de publics qu'ils n'appellent plus lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs, mais désignent ouvertement comme «clients». Il n'était d'ailleurs pas anodin de voir journaux, radios et télévision s'embraser pour une campagne jugée passionnante car «de proximité», «en phase avec les préoccupations des Français». Et qu'importe qu'il ne fût presque jamais question de la mondialisation, de l'Europe, de la justice, de la culture... Des gros mots pour les vraies gens. Le massacre de la démocratie représentative tout au long de la campagne, le triomphe des promesses de bazar dessinent, plus encore qu'une démocratie d'opinion, les contours d'un pouvoir totalitaire. La menace est insidieuse mais réelle. Ce petit essai a pour objet de cerner quelques-unes de ses causes et de ses outils. Parce que je ne suis ni une vraie ni une fausse personne, mais parce que je veux voir grandir mes deux fils dans une démocratie saine et paisible, je tiens simplement à porter témoignage. Parce que témoigner du réel est mon métier et mon devoir de journaliste.

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