VIP : Neuvième journée : Des fumis contre Bordeaux

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VIP : Neuvième journée : Des fumis contre Bordeaux

R ésumé des épisodes précédents : Adrien veut à tout prix récupérer le maillot collector que sa tante a vendu à F. Valloire, ancien salarié du PSG. Son ami Crijstôf a trouvé un stratagème investir le salon VIP, lors de PSG ? Bordeaux, et rencontrer Valloire. Seul problème, pour cela il faut approcher le Parc avec une vingtaine de fumigènes... Neuvième journée : Des fumis contre Bordeaux Adrien, mal assis devant la porte de sa rame bondée contempla pensivement son sac à dos pendant que les stations de métro de la ligne 9 défilaient. L'objet, la panse bien remplie, reposait sur ses genoux. Le bon sac du lycéen modèle, la besace que l'on aurait juré remplie de trousses, cahiers, livres et autres ustensiles indispensables à la survie en milieu scolaire... Sauf qu'en l'occurrence Adrien n'avait rien de la dégaine du bon élève se rendant en cours, et le contenu du sac aucun rapport avec ce qu'un lycéen doué de raison transporterait au bahut. Sa casquette élimée sur la tête, un maillot du Paris SG de la saison passée floqué Kalou sur le dos (comme quoi on n'est pas tous bien inspirés lorsqu'il s'agit de répondre à une question pourtant simple, du genre « bon, je vous mets quel nom alors ?... » ), Adrien avait sur le visage l'expression de celui qui prépare un mauvais coup, et que sa mauvaise conscience travaille. Ne pas connaître dans son intégralité le plan censé l'amener au c?ur du salon VIP, ça Adrien aurait pu le gérer... si justement il n'avait pas été mis au courant de la partie émergée de l'iceberg ! Et quelle partie : pour le faire rentrer dans les loges, l'opération mise sur pied nécessitait le craquage d'une bonne vingtaine de fumis aux abords immédiats du Parc des Princes. Fumigènes auxquels il faudrait donc bien faire franchir les cordons de police, par un moyen ou par un autre. D'où le sac du gentil écolier, et la vague inquiétude. Assis sur le strapontin d'en face, qui était lui aussi en simili skaï, et probablement lui aussi barbouillé par ce que la première étude clinique venue authentifierait comme étant l'urine d'on ne sait combien d'êtres humains, Crijstôf paraissait bien plus détendu que son compère. Le fait que lui ne transportât pas de sac avant d'approcher du stade y était sans doute pour beaucoup... La rame stoppa à Exelmans, et les deux acolytes rentrèrent les genoux pour laisser passer le flot d'usagers de la RATP sans avoir à se lever. Tordant le cou pour apercevoir Adrien serrant toujours son sac contre sa poitrine, Crijstôf tenta de réchauffer l'atmosphère. - Mais ne t'inquiète pas, j'ai tout prévu... Ca va bien se passer cette histoire de fumigènes ! Tu vas le rencontrer ton François Valloire. Et ce soir, tu auras retrouvé ton maillot ! Dans un sursaut, la voisine d'Adrien, piercée de partout retira les écouteurs de son baladeur, puis les tapota d'un index verni de noir, une expression inquiète assombrissant ses beaux yeux déjà largement cerclés de khôl. Après les avoir longuement inspectés, puis s'être livrée à divers tests de volume, les approchant prudemment de ses tympans, la gothique entreprit enfin de remettre en place ses écouteurs, sans réussir à s'expliquer la provenance de la stridulation qui lui avait vrillé le crâne. - Ben voyons, répondit Adrien en palpant le tissu rebondi. Facile à dire, c'est pas toi qui porte tout ça avant de t'apprêter à franchir je ne sais combien de barrages de police ! - Arrrh acquiesça Crijstôf dans un crissement caractéristique de la langue tsergovine, faisant de nouveau bondir la jolie goth dans un petit cri de surprise. On en a déjà parlé, il fallait bien que l'un de nous deux le porte ce sac. Et puis tu passeras peut-être sans te faire fouiller après tout ? Adrien ne réagit pas... - Oh, et zut à la fin ! On a joué, et tu as perdu ! - Bravo, belle mentalité... On a choué et du a berdu , singea Adrien, désagréable. Evidemment que j'ai perdu, qui pouvait imaginer qu'Edouard Cissé ne marquerait pas contre l'OM en ligue des champions ? Normalement il leur claque un but par an, et là quand je parie sur lui, ce naze reste muet. - Le monde se sépare en deux catégories : il y a ceux qui ont la classe, qui savent anticiper, et il y a ceux qui portent le sac devant les flics. Toi, tu portes le sac. C'est cruel, mais c'est comme ça... Adrien jeta un regard noir au Tsergovien, pendant que sa voisine décidait de migrer à l'autre bout de la rame, jetant à Crijstôf un regard apeuré. - Il se calme Sergio Leone, là ? Attends, mais même Traoré est devenu bon depuis qu'il a quitté Paris. Pourquoi ça aurait pas marché avec Cissé, hein ? C'était logique comme choix pourtant... - C'est sûr ! , répondit Crijstôf alors qu'ils se levaient pour attendre devant la porte encore fermée. N'empêche que grâce au Doud? moi je vais affronter les barrages l'âme sereine ! Adrien descendit sur le quai de la station Porte de Saint-Cloud. A la fois énervé par l'évocation du pari perdu, et stressé par son sac à dos il choisit de garder le silence. Crijstôf continua donc la conversation tout seul, dans un monologue qui tenait tous les autres usagers du métro à plus de cinq mètres de distance. Ses explications sur la qualité du jeu de Cissé effrayèrent ainsi tour à tour les chevaux d'une patrouille de la police montée, quand les deux supporters sortirent de terre devant l'église Sainte Jeanne-de-Chantal, un couple de supporters bordelais qui quittaient la brasserie Les Princes , et les quelques gars qui faisaient la queue devant la boutique d'écharpes et de maillots située juste avant le barrage de la place Jules Rimet, au pied des tribunes H, I et J du Parc. Ce n'est qu'une fois arrivés à la fin du troupeau de supporters Rouge et Bleu agglutinés devant ce barrage de police qu'Adrien reprit la parole : - Toujours autant de monde ici, hein ? - Ouais, c'est pénible. - J'arrive pas à comprendre pourquoi ils se ruent tous sur ce passage là. En plus on est juste à côté du Périph?, on ne s'entend pas. Vraiment, c'est le plus désagréable. Alors qu'Adrien poursuivait son chemin, tournant à droite dans une rue qui s'éloignait du stade, Crijstôf cru bon de revenir à un autre sujet : - Mais de toutes façons, quoi qu'il arrive, au bout du compte tu es obligé d'ouvrir ton sac devant les policiers. Alors qu'est-ce que ça change ? - Ca change que là, dit Adrien en tournant rue Maginot, devant un marchand de fruits et légumes, là au moins on est à la rue suivante, il y a un barrage... et on ne fait pas la queue parce qu'il n'y a personne ! Quitte à avoir des problèmes avec les forces de l'ordre, autant que ce soit sans avoir fait le pied de grue auparavant. Hé ! Peut-être que si on continue à parler, l'air de rien, on pourra se faufiler sans être... - Monsieur !... Monsieur, vous ouvrez votre sac s'il vous plait ? Bien qu'il s'y soit préparé depuis des jours, et bien qu'il l'ait ressassée durant tout le trajet en métro, Adrien ne put s'empêcher de frissonner en entendant cette phrase. Alors que Crijstôf l'attendait, déjà passé de l'autre côté des barrières métalliques, Adrien fit glisser les bretelles de ses épaules, et tendit le sac à un CRS moustachu et patibulaire. Pléonasmes s'il en est. - Allez-y !, dit Adrien en enfonçant sa casquette sur ses yeux. Moi je préfère ne pas regarder... Aussi intrigué qu'un CRS puisse l'être, c'est-à-dire parfaitement impassible, le moustachu empoigna le sac et ouvrit la fermeture éclair. Fouillant du regard l'intérieur de la besace, gardien de la paix tomba immédiatement sur un objet qui attira son attention. Cette chose, là... La forme oblongue, les dimensions, la couleur. Tout collait. L'esprit du policier tourna à cent à l'heure. Incroyable de tomber là-dessus par hasard, comme cela. Pas de doute, c'était... - Ca alors ! Un vibromasseur Bunny Waver ondulant ! - Tiens, on est tombé sur un connaisseur Adrien... Le CRS replongea illico l'objet en latex rose dans le paquet, histoire de ne pas davantage attirer l'attention de ses collègues après son cri du c?ur un tantinet compromettant, puis il feint d'ignorer l'intervention stridente de Crijstôf pour ne s'adresser qu'à Adrien : - Dites-donc vous, qu'est-ce que vous transportez là-dedans au juste ? - Dis-lui que ça le regarde pas, et c'est pour ton usage personnel ! , proposa Crijstôf, hilare. - Rien qui ne soit interdit par la loi monsieur l'agent ! - Vous êtes sûr ? On va peut-être vérifier tout ça ? Crijstôf, accoudé à la barrière Vauban, lança entre deux rires : - Demande-lui sur qui il veut les vérifier ! On va peut-être trouver une fliquette volontaire ? La main sur une bonbonne glissée dans sa ceinture et la moustache froncée, le CRS demanda Adrien : - Il est avec vous celui qui crie, là ? J'ai bien envie de lui demander ses papiers... Adrien haussa les épaules. Pas de blague, la situation était déjà suffisamment compliquée. - Oui, il est avec moi, c'est un ami. Et ses papiers sont en règle, il est fils de réfugié politique Tsergovien. - Hey, arrête de lui raconter ma vie à ce playmobil ! - Dites-donc, vous ne pourriez pas lui dire de prendre un ton moins agressif quand il a affaire aux forces de l'ordre ? Et puis en passant, demandez lui de parler français ! On est encore en France après tout... - Mais il parle français, c'est bien le problème, répondit Adrien, tendant les mains pour essayer de récupérer son sac. Crijstôf, pitié, tais-toi ! Bon, on peut y aller maintenant ? Le CRS se gratta pensivement le cuir chevelu, de la main qui ne tenait pas le sac. Au moins il avait relâché ce qui ressemblait beaucoup à une bombe lacrymogène. - Vous ne m'avez toujours pas dit ce que vous comptiez faire avec ce Bunny Wav... avec cette chose, là ! Le policier jeta un nouveau coup d'?il dans les entrailles du sac... Ni avec tout le reste ! Menottes recouvertes de moumoute rose... Casque de chantier... Pour un trip à la Village People je présume ? Canard vibrant... Cagoule en latex... Tiens, je n'avais jamais vu de boîte de préservatifs aussi grosse que celle-là ! Le lubrifiant qui va avec, de la corde pour le bondage... Oulà, y en facile cinq mètres là, non ? - Non, dix mètres pour être précis ! - deux strings en bonbon, un autre canard vibrant... - Oui, oui, dit Adrien d'une petite voix, ne sachant plus où se mettre. Je sais ce qu'il y a dans ce sac, ça va ! - Et encore, il a pas vu la ceinture vac U lock : elle est dans le fond ... Le CRS referma la fermeture éclair et se dirigea vers son supérieur. - Bon allez, on va au poste ! - Quoi ?, s'insurgea Adrien, prenant à partie les passants aux alentours. Et pourquoi ? C'est pas interdit de transporter des canards vibrants dans la rue que je sache ! - En théorie non, mais dans un stade cela pourrait faire office de projectile. Adrien hocha la tête de gauche à droite, abasourdi. - Vous êtes malade ? S'adressant à une jeune fille qui attendait de franchir le barrage, juste derrière lui : Vous savez combien ça coûte un canard vibrant ? Pas question que je balance ça sur quelque Bordelais que ce soit ! - Surtout le canard sado-maso ! Le CRS recula encore d'un pas... - Euh... Et les menottes ? - C'est des fausses !, s'insurgea Adrien. Elles s'ouvrent quand on appuie sur le côté ! - Oui, à part quand la moumoute rose se coince dans le fermoir. Ca m'est arrivé une fois... Regardant autour de lui, le CRS semblait un peu perdu et haussa le ton... - Mais il va se taire, lui ? Enervé pour de bon, Adrien ne lâchait pas l'affaire : - Et si je veux me protéger moi, je n'ai pas le droit de transporter de préservatifs alors ? C'est ça votre boulot ? Tout faire pour que les gens attrapent le sida ! La demoiselle de la file d'attente opina du chef, choquée. - Non, mais... - Y a pas de « mais » ! Le CRS lâcha le sac, empoignant nerveusement sa gazeuse. - Merde à la fin ! Cette fois le policier criait franchement, se contrôlant avec peine : - Barrez-vous ! Circulez ! Avec vos godes et vos strings bonbon, et toute le reste. Qu'est-ce que j'en ai à foutre après tout ? Allez, dégagez-moi le plancher espèce de tarés ! Surpris, Adrien ramassa son sac tombé à terre. - Ah bon ?... - BARREZ-VOUS ! - C'est demandé si gentiment Adrien, je crois qu'on devrait suivre son conseil et filer ! Le CRS leur ayant ordonné de passer, Adrien et Crijstôf traversèrent donc la rue sans demander leur reste. Pendant ce temps résonnait derrière eux, au loin, la voix gutturale du gradé de la compagnie accouru sur place. Alors qu'ils longeaient déjà le lycée Claude Bernard, les deux supporters distinguaient encore les propos du chef, à moitié étouffés par la rumeur : - Adjudant ! Je peux savoir ce que c'est que cette histoire de vibromasseur « Bunny Waver ondulant » au juste ? Une fois arrivé devant la brasserie des Deux Stades , Adrien sentit la pression retomber d'un coup. C'est là qu'il commit l'erreur d'imaginer ce qui aurait pu se passer si le CRS n'avait pas eu sa crise de nerfs, mais avait persisté à vouloir les coller au poste... Lui, au comissariat, tante Jeanne obligée d'aller le chercher à cause d'une histoire de vibro. La scène ne lui plaisait guère. C'est donc sur un ton peu amène qu'il s'adressa à Crijstôf : - Ca a failli être beau ! Il nous la copiera ton frère... - Oh, c'est bon ! Du moment que ça se fini bien... - En tous cas, je lui ai fait passer son matériel de pervers, alors maintenant j'espère que ton frérot a mes fumigènes, comme promis ! - T'inquiète pas. , assura Crijstôf, l'air sûr de lui. Il m'a dit qu'il les apportait, donc il les aura apportés. Tiens, le voilà qui sort du bar. Un conseil, oublie le mot pervers. Ca l'amusera pas. Adrien tressaillit lorsqu'il aperçu Grigôry. Il avait beau commencer à en avoir l'habitude, le voir débouler lui faisait toujours impression. Il faut dire que le contraste familial était saisissant : autant Crijstôf était maigre, autant son frère était costaud. Pas gros, non... Costaud. Les spécialistes de la génétique auraient tenu avec les deux Tsergoviens des sujets d'étude remarquables, si seulement Grigôry avait jamais laissé qui que ce soit lui faire une prise de sang. Seulement voilà, s'il avait un physique à faire passer les catcheurs US pour des patients d'une clinique d'anorexiques en phase terminale, Grigôry n'aimait pas les piqûres. Donc personne ne lui en faisait. Et les tests génétiques avaient peu de chance de jamais être effectués. Parfois la science devait savoir faire des concessions. A moins de vouloir à tout prix relancer la production de prothèses dentaires à l'échelon national. - Salut les petits , gronda une voix à la Chabal. Vous avez ce que j'ai demandé ? - Oui Grigôry, répondit Adrien. J'ai tout. Un CRS en voulait à tes canards, mais finalement ça a été. - Tant mieux, tant mieux... Ca m'aurait embêté de devoir t'envoyer me rechercher mon « matériel médical ». Surtout le canard sado-maso : c'est le préféré de ma copine. Adrien regarda le gobelet d'un demi litre de bière qui dépassait à peine de l'énorme main du grand-frère et se demanda s'il plaisantait ou pas... Après tout, peut-être valait-il mieux ne pas le savoir. - Euuuhhhh.... Certes. Gêné, Adrien se demanda comment s'enquérir de ses fumigènes sans prononcer le mot qui fâche. Juste histoire de ne pas davantage attirer l'attention des gars des RG qui gravitaient partout autour du café situé au pied du Virage Auteuil, et de s'éviter de nouveaux désagréments. - Sinon, hum... Je me demandais... Toi, tu as apporté la vingtaine de... - De ?... , caverna Grigôry. - Enfin tu sais... Ce dont j'ai besoin, là... - Tu veux parler des fumigènes ? , reprit le colosse d'une voix tonitruante. Bien sûr que j'ai tes fumigènes. D'ailleurs je te les donne. Là. Et comme maintenant moi je ne risque plus rien, on peut en parler à haute voix... , clama-t-il en souriant de toutes ses dents, pile dans la direction des trois seuls types qui ne buvaient pas de bière dans un rayon de cinquante mètres. Adrien jeta un coup d'?il vers la triplette et déglutit avec difficulté. Trois paires de lunettes de soleil, affublées d'une coupe de cheveux ultra courte, de tennis qui courent vite et d'un blouson bien large. Du genre susceptible de cacher moult matraques et autres Tazer... Le tout avec la plus belle tête de policier en civil. Changer de sujet de conversation eût été judicieux, se dit Adrien... si seulement Grogôry n'avait pas sorti les torches devant tout le monde. Mais maintenant qu'on en était là, pensa-t-il, autant se lâcher et aborder la question qui le turlupinait depuis le début. - Dis-moi Grigôry, osa Adrien. Il faut que je comprenne un truc... Tu as réussi à passer en douce vingt fumigènes. Pas la partie la plus évidente du plan. Et moi pendant ce temps, je rentrais tes affaires. Or, je ne risquais pas grand-chose de mon côté, non ? - A part « exhibition de canard prohibée », effectivement, je ne vois pas trop ce que l'on pouvait te reprocher ! , avoua Grigôry dans un rire qui évoquait une avalanche de cailloux dégringolant le long de la Vrostinja, célèbre montagne d'Europe Centrale, et point culminant de la Tsergovie, pour les ignares qui ne le sauraient pas encore. - Bon, on est d'accord, continua Adrien, concentré sur son raisonnement. Mais alors pourquoi tu n'as pas apporté ton matériel toi-même, tout seul ? Je ne comprends pas. Et autre chose : à quoi ça peut te servir un soir de PSG-Bordeaux tout ça ? - Oh, mais à rien ! Qu'est-ce que tu veux que je foute d'une cagoule en latex au Parc ? C'était juste pour voir si Crijstôf et toi vous le feriez.... Histoire de rigoler ! L'envie d'Adrien de se descendre un demi bien frais augmentait d'intensité au fur et à mesure qu'il se disait qu'il ne comprenait vraiment rien à la stratégie du grand frère : - Quoi ? Tu n'as pas besoin de ton matériel de perv... euh... de ton matériel tout court ? Mais ? Mais alors pourquoi en échange as-tu accepté de transporter nos fumis ? - Parce que sinon vous l'auriez fait vous même ! Et vous vous seriez fait choper comme des bleus. Grigôry cligna de l'?il en direction de son frère. - Ca m'embêterait que le petit soit IDS pour ça. D'autant que le truc est tout con : après tout, il suffit de venir attendre ici avant que les barrages de police soient dressés. Quand on vient suffisamment tôt, il n'y a personne pour vous fouiller... Facile, non ? Adrien hocha la tête, repensant à l'épisode du Bunny Waver. - Après, ce que vous allez faire au juste avec vos torches je n'en sais rien, et ça n'est plus mon problème. Grigôry salua les deux amis. Crijstôf m'a assuré que vous n'aviez pas besoin de rentrer dans le Parc avec, alors je vous laisse. C'est qu'il faut que je rapporte mon matériel à ma voiture : si on gagne ce soir, je vais en avoir besoin. Allez, bonne chance ! Adrien passa son nouveau sac sur ses épaules, après avoir transvasé le casque et la corde à l'intérieur. De toutes manières le passage vers l'entrée VIP le long de la tribune visiteurs serait encore fermé jusqu'au début du match. Mesure policière qui visait à éviter aux supporters des deux camps de se croiser. Autant rester ici à profiter de ce soleil dominical avant de mettre véritablement en route le plan destiné à les faire rentrer dans les loges. Quelques bières, quelques dizaines de minutes, et quelques pas plus loin, Adrien et Crijstôf se retrouvèrent donc postés au coin du jardin qui fait face aux guichets de la tribune présidentielle, tout près de l'entrée du siège du club. Adossés aux grilles, les deux acolytes se trouvaient à un jet de pierre du tapis rouge qui dégoulinait du hall vitré. Crijstôf, stratège en chef, jeta un rapide coup d'?il circulaire, qu'il voulu aussi discret que possible. Dans le Parc, les chants résonnaient déjà à plein. Il avait fallu attendre l'entrée des joueurs sur la pelouse pour que les pelotons de CRS libèrent enfin le passage allant du Virage Auteuil jusqu'à la tribune VIP. - Le seul problème, c'est que maintenant à part les playmobils, il n'y a plus personne dans les rues... , lança le Tsergovien à mi-voix. Alors pour passer inaperçu, c'est pas évident. - Tu es trop négatif, corrigea Adrien. Il reste les vigiles aussi. Regarde par exemple celui-là, qui court après le clodo qui essayait de rentrer... - Très bon exemple, merci beaucoup. Maintenant que c'était à lui de créer la diversion avec les fumis, et donc de prendre des risques, Crijstôf commençait à trouver quelques failles majeures dans ce plan qu'il avait jusqu'ici jugé parfait. Pour Adrien en revanche, de savoir qu'il abandonnait enfin le sac rempli de torche cela avait plutôt tendance à améliorer son moral. - Sérieux, ce steward il me fait penser à ton frère. Il y a quelque chose au niveau des bras. C'est un peu le même volume. - Mmmmmh répondit un Crijstôf plus très rassuré, pendant qu'Adrien poursuivait : - Vous avez de la famille dans le coin ? Non ? Tiens, il poursuit le SDF maintenant. Eh dis-donc, tu as vu comme il court vite, pour un gars de cette corpulence ? Tu crois que tu pourras le semer celui-là ? Crijstôf joua nerveusement avec une bretelle du sac. - Grmpf... - Tiens, il a rattrapé le clochard ! Oh... Je ne savais pas qu'on pouvait tordre un bras de cette manière ! - Aïe... Rien que d'y penser... - Oui, ça pourrait être toi finalement. Sauf que contrairement à ce SDF, tu n'as pas assez bu de vin rouge pour t'anesthésier intégralement. D'ailleurs laisse-moi deviner : tu regrettes, non ? - Oh la la... Tu as vu jusqu'où il l'a lancé ? Il a dû avoir une sacrée note pour le javelot au bac... Adrien se tourna vers son compère : - Bon, c'est pas tout ça mais moi je suis prêt : j'ai mon casque, je suis encordé... On n'attend plus que toi mon ami ! Crijstôf pinça ses narines d'un air faussement songeur. Vue la tournure des évènements, chaque seconde passée avec l'intégralité des ses membres encore liés à son tronc était une seconde de gagnée... - On va attendre un peu. Il faut que le clochard s'en aille... Il traîne, c'est pas possible ! Il le fait exprès ou quoi ? Adrien regarda la démarche peu assurée de la victime du lancer de resquilleur. - Putain, c'est pas vrai... Mais il vient vers nous là non ? Manquait plus que ça. - Bonjour très chers amis ! N'auriez-vous pas une petite pièce à me confier, par le plus grand des hasards ? Adrien pris la bouffée d'air vicié en pleine face. Difficile de départager les puanteurs exhalées par le type : un mélange de vin rouge bas de gamme, de sueur rance, et une pointe de vomi, sans doute... - C'est pas vrai ! Mais casse-toi ! On n'a rien à te donner. - Non, rien du tout ! Et puis moi en plus je vais bientôt mourir alors j'aimerais autant que ça se fasse ailleurs que dans des odeurs de décharge publique. Le SDF semblait ignorer complètement les réponses des deux compères : - Je manque à tous mes devoirs : je ne vous disais même pas quel usage je comptais faire de votre obole ! C'est pour m'acheter une place dans les loges... Adrien, excédé, tournait la tête pour éviter les effluves les plus directes, tout en se contorsionnant pour essayer de regarder derrière le SDF. - Ben voyons, une place dans les loges ! Et après tu vas filer t'acheter une bouteille de la Villageoise à la supérette du coin... Le clochard prit un air offusqué, tapotant la poche de son manteau, déchiré, mais dont la coupe paraissait avoir été plutôt belle : - Non... Bien sûr que non ! J'ai déjà ce qu'il faut ici. Je veux rentrer en VIP mais ils ne me laissent plus passer ! C'est tout à fait désagréable. - Ben tu vois, on en est tous au moins même point alors... Comme quoi la vie est injuste, blablabla, allez, dégage ! J'ai vingt fumis à laisser craqués derrière moi sur le mode Petit Poucet pour attirer une meute de videurs au loin moi... - Qu'est-ce qu'il dit ?, demanda le SDF à Adrien. - Il compatit, mais il n'a pas d'argent. Vous pouvez partir maintenant ? - Oh, non... Je crains de devoir encore tenter ma chance. Voilà des semaines que j'essaye de rentrer et qu'ils me mettent dehors, voyez-vous ? C'est que je dois parler à M. Cayzac à tout prix... - Oui, oui, acquiesça Adrien, la main devant la bouche. Mais un conseil, au cas où vous le rencontriez : tournez-vous de l'autre côté, quand même... Pendant ce temps, Crijstôf poussa une version tsergovine du soupir excédé, et lança le sac sur son épaule. - Tant pis, il pue vraiment trop. Je me lance ! Le clochard continuait de s'adresser à Adrien, au grand désespoir olfactif de celui-ci : - Ah ?... Votre sympathique ami partirait-il donc ? Quel dommage de ne pas avoir eu le temps de discuter. Tenez, c'est comme avec les stewards. Je les connais tous, mais désormais, pas moyen de leur dire quoi que ce soit... Vous aussi vous vous levez ? Oh... Joli votre casque jaune. - Ok, regretta Adrien, je vous comprends... Pas moyen de parler aux gens. C'est la société, tout ça, c'est terrible. Excusez-moi mais j'ai à faire là, alors... - Oh, vous dérangerais-je ?, demanda le SDF, décidément bien poli pour un type puant la charogne avec une telle intensité. Je vous prie de bien vouloir m'excuser : telle n'était pas mon intention. Après tout, comme je disais toujours lorsque j'étais encore responsable des relations extérieures du PSG, l'important lors d'un match, c'est que personne ne vous dérange. Adrien sursauta, et la corde qu'il avait pris le temps d'enrouler consciencieusement autour de son bras tomba au sol, formant dans la seconde un inextricable tas de n?uds. - Quoi ? - Je disais : l'important au Parc, c'est que personne ne vous dérange, répéta le gars. Je sais, ça ne paye pas de mine mais cet adage... - Non, pas ça ! Vous étiez responsable des relations extérieures ?... Un peu comme M. Valloire ? - Tout à fait comme lui, sourit le SDF, puisque je suis François Valloire... Pour vous servir. Tiens, je sens que vous allez me trouver une petite pièce, finalement ! Adrien retira son casque, et sous le regard éberlué d'un Valloire tombé bien bas en quelques semaines, se mit à courir dans la direction prise quelques instants plus tôt par son acolyte. Crijstôf s'était arrêté à quelques mètres du vigile expert clefs de bras et projections diverses, et commençait déjà à fouiller dans son sac, tranquille. De loin, Adrien aurait juré qu'il sifflotait le « Ô Ville Lumière ». Tout en courant, Adrien se retourna et lança par-dessus son épaule : - Valloire ! Ne bougez-pas de là, on revient tout de suite... Enfin si je n'arrive pas trop tard... Crijstôf ! ATTENDS !!!

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